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Dans l’oeil de la Dame aux esclaves, Castorf crée son monde à l’Odéon


 

Le décor sur plateau tournant nous offre en première vue une masure méditerranéenne. Un garage au rez-de-chaussée, réaménagé en chambre de fortune. Un étage avec une petite chambre et une terrasse qui sert de poulailler, la cuisine à l’extérieur. Dès le lever de rideau, le thème de prédilection de Franck Castorf est là : petites personnes et bourgeoisie se côtoient dos à dos, les riches contre les pauvres. Comment les premiers ne prêtent aucune attention aux seconds.


Trois princesses se parlent, se touchent, se caressent. L’une va dans le poulailler, s’allonge et commence à mourir. Râle de trois femmes de robes vêtues. Elles déclament leurs mots, qu’ils soient de Dumas, Bataille ou Müller. Cette litanie est le ton général de la pièce. Personnages « prolos », sans recherche de bonnes manières, goujats riches et obsédés par la futilité. Marguerite Gauthier et ses amies sont des putes, appellation que les personnages décrits par Dumas n’auraient jamais accepté.


Le décors changent, le monde aussi. Public projeté dans un club aux parois de plexiglas animé par un anglais, portant un masque cornu en latex, qui nous rassure : « n’ayez pas peur, ici, soyez juste vous même ! ».


Dans la boîte, on livre Marguerite Gauthier, morte, emballée dans du plastique. Son amant la pleure dans une ambiance fluo-trash. Dès la première heure (sur quatre), le public est averti. L’histoire, le texte, tout est mis au second plan, en soutien de la mise en scène pure. Surtout, ne pas chercher à comprendre, on est à l’inverse du théâtre classique, les mots soutiennent un jeu d’acteur, au public d’en saisir des bribes, des propos, des sensations.


Le drame, on se le créé dans nos têtes. Il est celui qui nous plaira, composé des images qui nous sont offertes.


Décalage, repoussoir de l’obscénité du monde. Un panneau « Anus Mundi » tourne à dix mètres de hauteur sur un cabaret désuet, où la chanteuse, toute heureuse, suit un homme sortant de scène. Elle, frétillant de plaisir, « j’adore les favelas ! », comme d’autres aiment tant la « musique hip hop » ou « l’art de l’Afrique ». Bourgeoisie déconnectée des réalités importantes, évidentes aux yeux de Castorf.


Une partie du public s’exile à la fin de la première partie. Deux heures, si on essaie d’y voir une Dame aux Camélias au sens où l’incarnait Sarah Bernhardt dessinée par Mucha, cela peut paraître longuet. Pour les autres, l’aventure continue.


Lors du retour du public, les trois premiers quarts d’heure sont projetés sur grand écran, pendant que les acteurs jouent dans une cavité du décor. Le procédé est grandiose et impressionnant d’intimité. Dans six mètres carrés, caméramans et preneurs de sons filment deux acteurs. Un huis-clos en gros plan, inimaginable lors de la première partie.


Puis on part plus dans une réflexion de Müller, sur l’esclavage, la condition du peuple noir en Jamaïque, les ouvriers roumains qui défilent sur grand écran, sans oublier la condition du peuple mexicain, déconnecté de ses racines Aztèques dont il ne reste que les pyramides. Essayez de comprendre, c’est finir comme Arnaud de Montebourg le soir de la première : endormi pendant deux heures.


Le spectacle est un voyage, un Grand Huit de sensations, une mise en scène envoûtante, des messages clairs au milieu d’un monde sans repère. Un panneau publicitaire installé sur scène, parodie de la réclame, affiche comme message d’adieu : « Le rêve d’une vie, vivre dans nos meubles ». Castorf réécrit la théorie de la relativité.


 

à partir de l’œuvre d’Alexandre Dumas fils
et des fragments de L’Histoire de l’œil de Georges Bataille et de La Mission d’Heiner Müller

mise en scène Frank Castorf

Certaines scènes de ce spectacle peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes, il est donc déconseillé aux moins de 16 ans.

7 janvier – 4 février 2012
Théâtre de l’Odéon / 6e

dramaturgie : Maurici Farré
décor : Aleksandar Denić
costumes : Adriana Braga
musique : Sir Henry

avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard, Sir Henry, Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld, Claire Sermonne.

production Odéon-Théâtre de l’Europe, Théâtre National de la Communauté française de Belgique