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[Exposition] « Herero et Nama : le premier génocide du XXème siècle » : une exposition salutaire

Femme herero en costume traditionnel”. Ca.1906/1914. © Bundesarchiv, Bild 105-DSWA0097.

De 1904 à 1908, près de 80% du peuple herero et 50% du peuple nama furent exterminés sur les terres Namibiennes, ancienne colonie du Sud-Ouest africain allemand. Douloureuses prémices, ce génocide sera passé sous silence, foulé aux pieds pour préserver les intérêts des colons et des Blancs. Ainsi reléguée au second plan par les affres d’une Histoire marquée par deux guerres mondiales, la parole des victimes et de leurs descendants peine à rompre l’oubli. Si les années 1990 amorcent une première reconnaissance du génocide, il faudra attendre le rapatriement de crânes Herero et Nama en 2011, pour que les gouvernements namibien et allemand libèrent enfin le passé de son carcan. Pour la première fois en France, à travers un parcours riche et sensible, le Mémorial de la Shoah lève le voile sur ces événements poignants, encore méconnus du grand public.

Consacrées à la genèse du processus génocidaire, les premières salles explorent la situation complexe de la Namibie du milieu du XIXème siècle, alors qu’un climat de tensions règne entre les peuples Herero et Nama qui se partagent le centre du pays. Lorsque les missionnaires luthériens arrivent dans la colonie en 1840, le capitaine herero Oorlam Jonker Afrikaner – secondé par ses alliés Kahitjene et Tjamuaha, est parvenu à s’imposer après des années de conflits. Ainsi, cherchant à s’assurer la protection des Allemands, certains chefs herero concluent des alliances avec les missionnaires sous forme d’échanges commerciaux et diplomatiques. Mais en 1861, la mort du capitaine Afrikaner ébauche le retour progressif de la discorde avec le clan nama, porté par leur chef nommé Witbooi. C’est dans ce contexte instable qu’est proclamé le 7 août 1884, le protectorat du Sud-Ouest africain allemand.

Herero décharnés retrouvés dans le désert. © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of Vereinigte Evangelische Mission Archiv, Wuppertal.DR.

Mais la colonisation n’apporte pas les ressources financières tant espérées par l’Allemagne, et les relations avec la population semblent se dégrader ; en effet, conscients du péril que représentent les colons, les clans jadis ennemis décident de s’unir. Les échanges épistolaires conservés par les Archives nationales de Namibie et ici exposés, traduisent ce sentiment d’insécurité devant la menace grandissante. Face à ce soulèvement imprévu, les troupes allemandes massacrent les femmes et les enfants du camp nama, alors dirigé par Witbooi : au terme d’un impitoyable bras de fer, ce dernier est obligé de céder face aux Allemands qui l’ayant soumis, le forcent à combattre à leurs côtés pour assujettir les dernières « tribus rebelles » de Namibie. La bataille achevée, les terres et le bétail deviennent la propriété exclusive des colons et les quelques survivants seront voués aux travaux forcés. La fin de l’indépendance Herero est actée, le début des exactions a sonné : les soldats allemands violent, tuent et torturent la population sans qu’aucune sanction ne soit prononcée. En 1904, tandis que les Nama tentent toujours de mener une rébellion parallèle, les Herero, lassés de ces violences, se retournent contre les infrastructures coloniales : la réplique de l’Allemagne ne se fera pas attendre.

Le général allemand Lothar von Trotha est alors envoyé dans la colonie pour rétablir l’ordre par la répression, avec pour consigne de ne faire aucun prisonnier : ainsi, les quelques Herero qui échappent aux massacres sont pourchassés dans le désert jusqu’à leur épuisement. Alors que le 3 octobre 1904, von Trotha ordonne la destruction systématique des Herero, les troupes allemandes sont elles aussi éreintées par les combats : poussés par la peur et l’aversion raciale, les soldats se livrent à l’extermination des civils. Poursuivant son entreprise génocidaire, von Trotha menace de réserver le même sort au peuple nama : dès lors, le mois de mars 1906 signe l’abandon forcé des derniers combattants et amorce les déportations au camp de concentration Shark Island.

Reproduction d’une carte postale dessinée d’après une photographie de soldats allemands empaquetant des crânes. Ca. 1905. Légende au dos de la carte : « transport de crânes herero à destination des musées et universités allemandes. » DR.

Femmes et jeunes filles y sont continuellement violées, l’état sanitaire est déplorable, maltraitance et malnutrition sont le lot quotidien des prisonniers qui succombent à une vitesse foudroyante. Si les photographies présentées par l’exposition mettent en lumière l’organisation des camps et le traitement réservé aux prisonniers, elles dévoilent un aspect plus sombre encore : mis en place par les Allemands, le système concentrationnaire leur permet de collecter des crânes à des fins anthropologiques et de se livrer à des comparaisons raciales, où l’excuse scientifique cautionne les dérives racistes.

Enfin, la guerre s’achève en mars 1907, mais les camps resteront opérationnels jusqu’en 1908. Pourtant, lors de leur fermeture, les autorités coloniales appréhendent les représailles des rescapés et décident de ne pas les libérer : déportés au Cameroun dans une autre colonie allemande, ils finiront par mourir d’infections ou d’épuisement.

Portée par de nombreux documents d’archives, des médiums variés et une muséographie sobre, cette exposition salutaire éclaire doublement l’histoire passée et présente d’une Namibie, dont l’indépendance s’est construire sur le souvenir des disparus et l’espoir de réparations. La limpidité du propos et la dureté du constat qui s’impose, agissent comme un coup de poignard. Incisif, percutant, le parcours interroge les responsabilités multiples : celle des persécuteurs d’abord, alors que le gouvernement allemand s’apprête à formuler des excuses officielles ; la nôtre ensuite, quant à l’importance d’un devoir mémoriel, comme pour conjurer ces paroles de Roland Dorgelès : « On oubliera. […] Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. »

Alors, ces quelques mots de visiteurs inscrits dans le livre d’or, concluent peut-être mieux qu’un long discours : « Pour cette exposition nécessaire, merci. »

Thaïs Bihour

« Le premier génocide du XXème siècle : Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, 1904-1908 » – L’exposition se tient jusqu’au 12 mars 2017 au Mémorial de la Shoah. Plus d’informations sur http://www.memorialdelashoah.org/




Avignon IN 2016 « Les Damnés » : Ivo van Hove fait trembler la Cour d’Honneur

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Après vingt-trois ans d’absence au Festival d’Avignon, la Comédie-Française signe son grand retour dans une adaptation du scénario de Visconti « Les Damnés » mis en scène par Ivo van Hove. Dès les premières minutes de la représentation, le pari est gagné, les comédiens sont au sommet et la mise en scène n’en est pas moins grandiose de beauté et d’intensité.

La pièce se déroule sur un immense plateau orange surmonté d’un écran presque aussi grand qui, comme Ivo van Hove en a l’habitude, va servir tout le long à projeter et des images d’archives, et à mettre en abyme ses personnages. Prenant place autour du plateau central, les comédiens se changent à vue, alors que l’espace scénique grouille de petites actions simultanées, chaque personnage est filmé en gros plan et un portrait nous en est fait sans qu’il n’y ait de conflit entre ce que la scène et l’écran nous montrent. Nous sont ainsi présentés les personnages de la famille Essenbeck, grande bourgeoisie industrielle allemande fortunée grâce à son entreprise de sidérurgie qui lors de la montée du nazisme ne verra d’autre possibilité que de servir le pouvoir, croyant sauver la dynastie familiale.

À partir de ces présentations qui donnent à voir les griefs de chacun envers les autres et laissent une tension glaciale qui restera jusqu’à la fin du spectacle, Ivo van Hove parvient à dire l’horreur du régime, et la cruauté de ces individus. Dans cette lutte de pouvoir marquée par une montée du nazisme suggérée par des figurants et des images comme le Reichstag en feu et les grands autodafés de 1933, des personnages se démarquent. Le fils de la Baronne Sophie (Elsa Lepoivre) qui se retrouve au cœur du conflit familial, Martin (Christophe Montenez), s’impose rapidement comme le personnage le plus sombre de l’intrigue, que ce soit dans sa démarche ou ses penchants incestueux et morbides. Dans un chaos qui évolue à l’image du nazisme, des questions comme la collaboration forcée ou inconsciente de l’industrie en temps de guerre sont abordées, vers une pensée plus globale de notre actualité. Le recours du metteur en scène à la vidéo, loin de continuer le film de Visconti sur scène et d’envahir le jeu des comédiens, est maîtrisé et saisissant comme lorsqu’elle décuple la présence scénique des personnages ou qu’elle accompagne la marche funèbre de chacun des membres de la famille vers sa tombe. Car l’une des créations les plus saisissantes de cette mise en scène vient de la disposition de tombes en ligne le long de la scène, toutes ouvertes, elles annoncent la mort de ceux encore debout sous nos yeux. D’une façon habile et toute à la fois brutale le spectateur est confronté à l’idée de la mort que l’écran viendra amplifier étant donné que chaque mise au tombeau sera filmée en gros plan, donnant ainsi à voir les visages révulsés des personnages effrayés.

En suivant le film de Visconti mais en misant sur une esthétique aussi sobre, Ivo van Hove interroge le mal avec d’un côté les loges des comédiens se préparant à vue, et de l’autre ces tombes avec les personnages, mourant de même à vue, comme si le sens de lecture d’une telle soif de pouvoir en ces temps de nazisme était fatalement celui qui se dessine sous nos yeux. Pris entre la verticalité de l’écran et l’horizontalité de la scène, les comédiens sont sidérants et n’étouffent jamais derrière des procédés aussi esthétiques brutaux que la scène finale. Par le prisme de la famille Essenbeck et de l’annonce du patriarche qui décide en dépit de son opposition à Hitler de s’y rallier pour sauver l’entreprise sidérurgique, la montée du national socialisme reste toujours manifeste.

Jusqu’à la dernière image qui heurte le spectateur de plein fouet et fait trembler la Cour d’Honneur, Ivo van Hove se hisse à nouveau au sommet et propose une mise en scène d’une sublime cruauté interpelant le public quant à sa bouillante actualité. Les raisons qui poussent les industriels à se rallier au pouvoir sont peut-être diverses et irréductibles à un seul discours émanant du contexte du nazisme mais quoi qu’il en soit en temps de conflit, comme l’écrivait Primo Levi, « Ceux qui sont dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter« .

Les Damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, avec la troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez, Sébastien Baulain, Basile Alaïmalaïs.

Festival d’Avignon, Palais des Papes, 84000 Avignon, 04 90 14 14 14, jusqu’au 16 juillet, durée 2h10.

Du 24 septembre au 13 janvier 2017 à la Comédie-Française.