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Kafka, es-tu là ?

La chambre de Milena 2-2

Faire revivre la vie et l’œuvre de Milena Jesenskà, tel est le projet de la création de Filip Fargeau. Journaliste, traductrice et écrivaine résistante tchèque morte en 1944 à Ravensbrück, Milena Jesenskà est restée connue comme un témoin lucide de son temps mais aussi pour sa correspondance avec Franz Kafka, au début des années 20. Avec un sujet aussi grave et Daniel Mesguich prêtant sa voix pour jouer Kafka qui répond perpétuellement à Milena jouée par Soizic Gourvil, l’adaptation avait tout pour être touchante, elle s’avère toutefois décevante.

Sur scène, Milena ne sort jamais vraiment de sa chambre, cette fenêtre sur le monde, ce lieu qui appelle aux souvenirs et aux apparitions. C’est d’ailleurs comme une somnambule ou un spectre que l’actrice fait son entrée sur scène avec un effet magique très maîtrisé mais fatigant, en particulier à cause de l’écho constant de sa voix. Le décor lui, est assez sobre et donne à voir Milena dans toute son intimité. Au centre se trouve un lit aux draps rouges entouré de livres posés ça-et-là, que des œuvres de Kafka. Efficace et chaleureux, ce décor aurait gagné à être plus travaillé, plus esthétique. Dès le départ, les propositions sont touchantes, néanmoins on a le sentiment qu’il manque quelque chose. Par exemple, l’idée d’avoir comme un quai de gare en fond de scène est très parlant, très symbolique, malgré tout le reste de l’espace est occupé de manière assez décousue.

Si le texte est très poétique, là encore des éléments troublent l’émotion que l’on voudrait en avoir. On pense notamment au jeu de l’actrice qui sonne souvent faux à cause de l’intonation naïve de la voix qu’elle essaye de tenir en invoquant Kafka, et qui nous laisse souvent à la limite de l’inconfort. Paradoxalement, à ce jeu candide d’une femme qui passa pourtant sa vie droguée à la morphine, se confronte la voix très érotisée de Daniel Mesguich dans le rôle de Kafka que l’on ne voit jamais, à qui Milena s’adresse constamment comme dans un délire amoureux. Cette intention de correspondance lue à voix haute, qui aurait pu être très attachante, finit malheureusement par faire sourire. On regrette d’entendre un Kafka séducteur aux airs d’une voix off de publicité Meetic prêt à lâcher « toi… encore ! » à une Milena en transe sur son lit. En dehors de l’impression constamment mitigée que procure le spectacle, les dernières minutes – hélas il faut attendre – de la pièce laissent entrevoir quelques réussites. Lorsque Milena va mourir, debout sur son quai de gare, une valise pleine de livre à la main, à attendre un train dont on connaît la destination, le plateau se vide et l’univers sonore et lumineux qui a été pensé est percutant. Le public se retrouve emmené dans la vie de cette femme, à sa triste fin et aux seuls 150 mots par an qu’elle avait le droit d’écrire en camp, avant de mourir en laissant une petite fille derrière elle.

L’adaptation de la vie de Milena Jesenskà par Filip Fargeau, oscillant entre rêve et réalité, déçoit. Elle déçoit d’autant plus que la fin laisse entrevoir un vrai potentiel. Certes, des propositions scéniques sont séduisantes, comme l’idée du quai de gare, ce couloir terrifiant au fond de la chambre de Milena, témoin extrêmement lucide et malmené par son temps. Dommage que la mise en scène reste à quai.

« La chambre de Milena », texte et mise en scène de Filip Fargeau, jusqu’au 22 février 2016 au Théâtre de l’Atalante, 10, place Charles Dullin, 75018 Paris. Durée : 1h20. Plus d’informations et réservations sur www.theatre-latalante.com




Quand Hamlet vire Joker

Copyright : BM Palazon
Copyright : BM Palazon

Au théâtre de l’Epée de Bois, Daniel Mesguich met en scène Hamlet de Shakespeare, dans sa propre traduction. Le drame est entier, le public observe ainsi la descente vers la folie du prince du Danemark, après que son oncle a fait tuer son père et a épousé sa mère. Ce mythe, régulièrement adapté au théâtre, trouve ici toute son essence classique.

La mise en scène est construite en dualité. L’ambiance de départ est à la fois glaciale et envoûtante : les lumières, tantôt monochromes, tantôt multicolores, la scène coupée en deux par une diagonale composée d’un tapis rouge, la toile du fond de scène composée d’étoiles, contribuent à établir ces changements entre chaud et froid dans l’ambiance royalo-spectrale du drame. Entre chaque scène, le décor glisse, mené avec entrain par les acteurs.

La dualité existe aussi grâce aux corps des personnages, des paires d’acteurs jouent certains rôles importants. Ils permettent ainsi au spectateur de voir le corps du comédien et la manière dont celui-ci se perçoit. On pense notamment à Hamlet qui se voit en l’apparence d’un enfant lorsque ses désirs surgissent de son être. On pense aussi à une Ophélie double, tout aussi impressionnante. On oscille ainsi un peu plus dans la construction de la folie qui finira par habiter chacun des protagonistes. Mesguich revisite la dimension fantastique au profit d’une dimension clairement psychanalytique de la pièce. On retient particulièrement la scène où Hamlet fait venir les comédiens pour rejouer le fratricide devant son oncle coupable : les acteurs qui vont incarner ledit oncle et la reine sont les mêmes que les incriminés, mais non encore costumés.

Copyright : BM Palazon
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La dualité ressort encore grâce au mélange du jeu des comédiens. Il peut être dramatique et burlesque, comme Polonius, coiffé d’une perruque orange et affublé d’un maquillage très prenant, faisant face à Claudius, grand et grave, sans fard.

Le prince Hamlet lui-même varie entre les deux possibilités. Joué par William Mesguich, il est à la fois adolescent espiègle – jonglant avec un ballon de foot – et Joker, ennemi juré de Batman-Claudius et de l’humanité entière. Parfois, il est dans une exagération telle qu’il en devient grandiloquent, mais la nuance arrive toujours à propos pour ajouter tout le talent nécessaire au personnage. On regrettera juste que le chemin de la folie soit parcouru trop vite, trop haut, presque dès son apparition en scène.

Pour orchestrer l’ensemble, Daniel Mesguich fait appel à quelques dispositifs cinématographiques : la musique est omniprésente. Un moment d’intensité dramatique sera accompagné d’une montée de violons ou d’une volée de trompettes. Les scènes longues sont soutenues par des plages sonores lancinantes, type « sons bineuronaux ». On remarque aussi certaines scènes, rejouées à partir de différents points de vues.

Enfin, comme l’exige le drame, tout au long du développement, l’histoire va s’accélérant. Dès la mort de Polonius, Ophélie, puis Laërte suivent très vite. Cependant, la fin, extrême, ne sombre pas dans la parodie d’elle-même et laisse tout l’intérêt au spectateur de réfléchir à cette situation bien rendue. Un moment horriblement classique, donc ô combien parlant à nos âmes ?

« Hamlet » de William Shakespeare, mise en scène de Daniel Mesguich, jusqu’au 30 novembre au Théâtre de l’Epée de Bois, La Cartoucherie de Vincennes, du mardi au samedi à 20h30. Dimanche à 16h. Durée : 3h (entracte compris). Plus d’informations et réservations sur www.epeedebois.com