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A Ivry, sobres « Femmes savantes »

Copyright : Alain Richard
Copyright : Alain Richard

Elisabeth Chailloux, directrice du Théâtre des Quartiers d’Ivry met en scène « Les Femmes savantes » de Molière en sa maison. Même saison théâtrale, même époque – les sixties –, même volonté de montrer des femmes fortes, la comparaison se fait naturellement avec la création de la même pièce par Macha Makeïeff – donnée au Théâtre Gérard Philippe au mois de novembre. Cette dernière était aussi colorée et explosive que la mise en scène d’Elisabeth Chailloux est sobre et concentrée sur le texte.

Pièce drôle aux accidents cocasses, « Les Femmes savantes » mettent aussi au cœur de l’espace théâtral la question de la condition féminine, à l’ère du « slut-shaming ». La femme y est montrée comme aussi intellectuelle, valeureuse que l’homme, dans ses bons comme ses mauvais côtés, s’extasiant du moindre mot d’esprit.

Ici, l’homme est relégué à la « place » de la femme, non décisionnaire sous la coupe de son épouse. Disons-le : cela nous paraît choquant, alors que cela nous paraîtrait normal si la situation était inversée. Elisabeth Chailloux attire notre regard sur la condition féminine en faisant des hommes de la pièce, des êtres semblables, aux allures de commerciaux dégarnis, peu attirants.

La situation est divisée en deux espaces. La vie, derrière un rideau de tulle, où s’étale la maison et un rectangle noir au cœur de la scène. Il est tour à tour dancefloor ou ring de boxe. Parfois, cela se prête au jeu des situations, parfois les acteurs semblent se trouver dans l’indéterminé. De temps en temps, on regrette aussi une langue noyée par la rigueur du vers avec lequel les acteurs ne semblent pas se sentir parfaitement à l’aise. Ainsi, les sentiments semblent plus didactiques, davantage accrochés aux mots et moins aux âmes. Mais finalement, quoi de mieux que les mots pour faire passer un message nécessaire ?

« Les Femmes savantes », de Molière, mise en scène d’Elisabeth Chailloux, jusqu’au 31 janvier 2016 au Théâtre des Quartiers d’Ivry, 1 rue Simon Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine. Durée : 2h10. Plus d’informations et réservations sur www.theatre-quartiers-ivry.com.




« Maxi Monster Music Show » : le freaks, c’est chic

 

Copyright : Hervé Photograff
Copyright : Hervé Photograff

Pour accueillir le Maxi Monster Music Show, le théâtre noir du Lucernaire se transforme en maison hantée. Les freaks (en référence au film du même nom, sorti en 1932) nous entourent. Il y a la danseuse mécanique, l’homme-fort le plus petit du monde, la femme-tronc, le fakir insomniaque, l’homme-femme… Une joyeuse bande de musiciens menés par Gina Trapezina : la poupée barbue.

Si le « show » est d’abord musical, on est frappé par l’esthétique du spectacle. Benoît Lavigne magnifie ces monstres au moyen de lumières sobres et de volutes de fumées. Les maquillages sont splendides et contribuent à nous plonger dans ce cabaret étrange et envoûtant.

On est marqué par l’incroyable expressivité de chacun des personnages, et particulièrement du clavier, Antoine Tiburce, moitié homme, moitié femme. En apparence comme dans les mimiques, il est captivant. David Ménard à la batterie tient le rythme et malgré un jeu d’acteur important pour chacun d’eux, on ne déplore aucune fausse note.

Si les images font rêver, qu’en est-il de la musique ? On oscille entre mystère bastringue, à la Skeleton Band et la fanfare balkanique, type Shantel, le tout parsemé de quelques notes de Far West et conduit par la voix puissante de Solange de Dianous. Entre rythme, aventure et onirisme, les vibrations et l’énergie dégagée font ressentir au spectateur, un désir rare au théâtre : celui de se lever pour participer à la fête. On se surprend à rêver d’un vieux rade enfumé comme salle de spectacle, Gina Trapezina et sa troupe apparaissant au milieu des effluves d’alcool pour nous emmener dans un ailleurs où tout est possible.

Un ailleurs composé d’odes à la barbe, aux poils en tout genre – des thématiques parfaites pour l’hiver. Le Maxi Monster Music Show est un cabaret hors d’âge, sans époque définie, une référence touchante au monde des freaks bienveillants. Une revue consacrée à la beauté intérieure, et aux rêves en tout genre.

« Maxi Monster Music Show », mise en scène de Benoît Lavigne, jusqu’au 3 janvier au Lucernaire, 53 Rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris. Durée : 1h30. Plus d’informations et réservations sur www.lucernaire.fr/.




Florian Zeller, consternant de banalité

Copyright : Pascal Gely
Copyright : Pascal Gely

Un homme s’habille en pleine nuit. Une femme, dans un lit à ses pieds, lui demande langoureusement de rester. L’Autre refuse : le fiancé, son meilleur ami, va rentrer. Ils doivent décider qui va lui avouer l’adultère.

Puis on est projeté dans le premier appartement qu’Elle et Lui partagent ensemble. Des règles sont établies pour tenter d’empêcher l’intrusion de l’Autre. On remonte à l’origine de l’échec ? Il a débuté ce jour-là, ce jour où ils ont voulu essayer de croire qu’ils n’étaient pas comme les autres et où pourtant, ils prenaient les mêmes sentiers. Très vite viennent les reproches, qui ne laissent transparaître que la peur de se perdre. La dépendance émotionnelle au détriment d’un amour quelconque. Elle ne veut pas rester avec Lui par habitude. Lui accepte jusqu’à un certain point le désamour de sa femme pour ne pas se retrouver seul. Une relation qui tombe dans le sadisme bas de gamme et qui reflète le quotidien de nombreux couples plus ou moins jeunes : rester ensemble alors que c’est déjà fini.

Mais les deux scènes où Zeller semble vouloir nous faire sortir de cette piscine olympique de banalité sont complètement ratées. Le moment où la mère et la fiancée de Lui se confondent, ainsi que la scène de dénouement, où Elle se prépare à être la victime d’un meurtre organisé par Lui – avec la complicité d’un croque-mort, sont évanescentes et imprécises.

L AUTRE de Florian Zeller Mise en scene de Thibault Ameline Lumieres de Quentin Vouaux Creation Sonore de Madjo Avec :  Jeoffrey Bourdenet Benjamin Jungers Lieu : Theatre de Poche Montparnasse Ville : Paris Le : 21 09 2015 © Pascal GELY
Copyright : Pascal Gely

Si Jeoffrey Bourdenet et Carolina Jurczak arrivent à étaler une belle palette de sentiments avec un texte aussi simpliste, Benjamin Jungers, Lui, peine à décoller de son personnage benêt d’écrivain raté sans trop d’émotions. Est-ce la figure de Zeller lui-même qu’il incarne ?

La scène d’exposition et la scène de fin sont les mêmes. À l’exception que, dans la seconde, le couple adultérin décide de ne rien dire à Lui. Les catastrophes qui se sont succédées après la première annonce sont ainsi balayées. Y a-t-il une morale ? S’il en est une, elle d’une consternante banalité : pour protéger l’autre, mieux vaut lui mentir.

Aussi, on se demande pourquoi l’Autre ne serait pas féminin ? Est-ce l’apanage des femmes de tromper leur pauvre mari fidèle ? Ce texte a tout d’un exorcisme pour son auteur, un rejet de la femme aux relents misogynes affligeants. On aurait apprécié qu’il garde des démons aussi banals pour lui et son confident – curé ou psychanalyste. Inutile d’en faire tout un drame.

Avec cette pièce, Florian Zeller montre encore qu’il est un auteur important de notre époque en prouvant une chose : écrire et avoir du succès est à la portée de n’importe quelle plume, même des plus médiocres.

« L’Autre », de Florian Zeller, mise en scène de Thibault Ameline, actuellement au Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006, Paris. Durée : 1h20. Plus d’informations et réservations sur theatredepoche-montparnasse.com.




« Orestie », avant-garde dépassée

© Guido Mencari
© Guido Mencari

Dès les premiers instants, l’ambiance est scarificatrice : composée d’images lentement distillées derrière un sombre rideau de tulle, les personnages évoluent sur scène comme des lames qui pénétreraient lentement nos chairs. L’esthétique de Romeo Castellucci est unique. On est face à sa torture, le public n’a d’autre choix que de suivre le coryphée grimé en lapin blanc. Ici, le groupe antique devient l’unique narrateur à la voix étouffée et lancinante. A la coloration en noir et blanc subsiste quelques touches de rouge, pour le sang, et de doré pour la richesse. Le son est le point d’orgue dans la création de cet univers. Durant la première partie, il laisse entendre la guerre (de Troie?) qui fait encore rage. Quelques cris d’enfants rappellent à notre mémoire le sacrifice d’Iphigénie par son père Agamemnon. Dans la seconde partie de la pièce, le bruit se fait rare, son absence est assourdissante.

Castellucci utilise l’Orestie d’Eschyle comme prétexte à la composition d’un monde désespéré. Il fait apparaître la beauté dans l’horreur. Clytemnestre et Cassandre sont obèses. Agamemnon est trisomique. Les coups de fouets, sous la main d’Egisthe, se transforment en caresses. Il faut l’avouer, rien ne dépasse, tout est sous contrôle. Et c’est bien dommage, Castellucci dessine un théâtre sans accident. C’est ce manque d’imprévu qui conduit ces partis pris très forts à n’être finalement que des accroches, des coups visuels pour lesquels le sens fait défaut. On sombre bien vite dans un ennui inévitable.

Castellucci nous perd, volontairement. Le Lapin Coryphée peut se mettre à raconter les premières pages d’Alice au Pays des Merveilles. Pourquoi ? Plusieurs réponses pourraient bien s’offrir à nous, mais elles ne sont que la projection de notre propre esprit. Bien évidemment, Castellucci refuse d’apporter des réponses. Les connaît-il lui-même ?

© Guido Mencari
© Guido Mencari

En remontant ce spectacle créé en 1995, le metteur en scène italien ne prouve qu’une chose : depuis, il s’est amélioré. Cette « Orestie » donne à voir un spectacle caractéristique d’avant-garde ayant vieilli. Quoi de pire qu’une esthétique aux ambitions dérangeantes qui subsiste aux questions qu’elle voulait détruire ? Castellucci massacre le texte d’Eschyle pour n’en garder que quelques mots, niant le sens ; il laisse chaque spectateur trouver ses propres réponses. En agissant ainsi, ce n’est donc pas le monde qu’il remet en question, mais il se montre seulement lui-même dans cette esthétique splendide au premier abord, mais surtout malsaine, adulée par une frange de spectateurs bouche-bée de pouvoir y voir tous leurs mythes personnels. Castellucci est ici un narcissique qui s’adresse à d’autres narcissiques, et lorsque chacun se regarde le nombril, il n’y a plus aucune communion théâtrale, encore moins d’union dramatique. Tel Dieu, le metteur en scène veut faire le monde à son image.

Romeo Castellucci permet néanmoins une chose, capitale. Il contribue depuis des décennies maintenant à casser les frontières entre performance plastique et art dramatique. Qu’on donne désormais les mêmes moyens à d’autres plasticiens, nul doute qu’ils produiront des images intéressantes ou qui auront au moins le mérite d’être en phase avec le monde actuel.

« Orestie (une comédie organique ?) » d’après Eschyle, de Romeo Castellucci, jusqu’au 20 décembre au Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006, Paris. Durée : 2h45 (entracte compris). Plus d’informations et réservations sur www.theatre-odeon.eu.




« Sales gosses » : quand l’école pète les plombs

Copyright : Eric Didym
Copyright : Eric Didym

Aux premiers instants, sur fond de rock, Alexandra Castellon bondit sur scène gesticulante et désarticulée. Le ton est donné : « Sales gosses » sera corporel, ce corps incroyable de l’actrice qui tour à tour sera chacun des personnages de la pièce. Entre ironie et espoir, elle danse, virevolte sur scène, inattendue et, tel un chat, retombe toujours sur ses pattes. Ce corps est capital à la réussite de la pièce.

Les multiples rôles qu’elle incarne sont les différents personnages, sales gosses, qui se construisent autour de la figure du bouc-émissaire. Alexandra Castellon est la petite fille brimée, sa mère irresponsable, sa maîtresse qui pètera les plombs et ses camarades de classe qui imitent l’enseignante. Elle est la société qui stigmatise, brutalise… Tous les points de vue sont représentés. L’auteure du texte, Mihaela Michailov, signe un texte poético-réflexif qui illustre le vécu d’une écolière différente. Elle sera victime d’un déchainement de violence de la part des élèves de sa classe. Une histoire extrême où l’on assiste à une scène de brimade brutale et excessive. Tout est vécu par l’actrice : les coups, les cris, les détails les plus sordides. On retrace par les mots le chemin qui guide à la mort d’âmes innocentes.

Copyright : Eric Didym
Copyright : Eric Didym

La mise en scène de Michel Didym emploie ingénieusement la scénographie de Philippe Poirot. Alexandra Castellon est entourée de casiers de collégiens. Si, aux premiers abords, ils paraissent simplement orner les murs, chacun renferme des surprises permettant une circulation inédite du décor et des différentes ambiances. Cette collaboration entre metteur en scène et scénographe illustre comment Didym ne s’enferme pas dans une esthétique : il se renouvelle à chacune de ses créations.

On est marqué par ces « Sales gosses » qui luttent contre la société pour œuvrer à la construction de leur individualité. Michailov questionne la maturité et la volonté de grandir à tous les âges et toutes les responsabilités. Un texte roumain, dans lequel il faut voir la société Européenne mise face à ses démons de négation de la différence.

« Sales gosses » de Mihaela Michailov. Mise en scène de Michel Didym, jusqu’au 18 décembre à La Manufacture, CDN de Nancy, 10 rue Baron Louis, 54000, Nancy. Durée : 1h20. Plus d’informations et réservations sur www.theatre-manufacture.fr




Romeo Castellucci : du couvent au tyran

Copyright : Arno Declair
Copyright : Arno Declair

Romeo Castellucci est d’abord un créateur d’images fortes. La première demi-heure du spectacle est purement visuelle, sans paroles. On observe la vie quotidienne d’un couvent où les sœurs ont fait vœux de silence. La mort, douloureuse, frappe l’une des pensionnaires, du lever de son lit à sa mise en bière : son agonie est le fil conducteur de la succession des images, à la façon d’un film ou d’une bande dessinée, dans un espace scénique restreint. Le dispositif mouvant des machines ajoute à la beauté austère de ce long prologue : le silence n’empêche pas au son d’occuper une place importante. On est pris dans le roulis des machines, le bruit du bois en mouvement.

Puis une sœur découvre, probablement dans la chambre de la défunte, un ouvrage profane : « Œdipe tyran ». Elle en fait la lecture et la tragédie prend vie sous ses yeux. La scène s’ouvre sur un grand espace, elle sort ainsi de l’obscurité mystérieuse pour aller vers la blancheur grecque fantasmée de ce plateau qui devient un palais, une agora, une église…

Le drame débute lorsque l’irréparable a déjà été commis : Œdipe a tué son père et mis sa mère enceinte. Au public, le parricide et l’inceste sont annoncés par la voix tonitruante d’un oracle grandiloquent qui fait trembler tout le théâtre. La machine est en route, plus rien ne peut l’arrêter. Le destin tragique va s’accomplir.

Cette deuxième partie, avec des paroles, continue de faire se succéder les compositions splendides où chaque corps est l’élément d’un tableau grandiose. Les effets de masse, l’image de l’enchevêtrement des corps imbriqués dans la scénographie, le jeu de contraste avec les couleurs font de l’entièreté du spectacle une fresque très esthétique. Mais il faut le souligner : le texte n’est qu’une excuse à cette succession visuelle. Peu clair, à peine narratif, et avec un retard dans les surtitres – les acteurs jouent en allemand – la connaissance universelle de ce mythe est suffisante pour suivre et profiter du talent de créateur plastique de Castellucci. On regrettera, peut-être, que le talent de ces acteurs irréprochables de la Schaubühne soit si peu employé.

« Ödipus der Tyrann » de Friedrich Hölderlin, d’après Sophocle. Mise en scène, scénographie, lumières de Romeo Castellucci, jusqu’au 2′ novembre au Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, 75004, Paris. Durée : 1h45. Plus d’informations et réservations sur www.theatredelaville-paris.com/




« Visage de feu » : reflète sans convaincre

mayenburg

Table, chaises, vaisselle, bibelots, costumes : le décor de ce « Visage de feu » est blanc. S’il est le plus lisse possible en façade, nul n’est dupe. Il montre comment la clarté est une tentative de cacher l’ennui et le conformisme dans lesquels cette famille allemande stéréotypée des années 1990 est enfermée. Une entité dont les parents s’accrochent au moindre événement de la vie quotidienne pour trouver une raison à leur existence. Cette fausseté est soutenue par le jeu mécanique des acteurs, notamment la mère, interprétée par Sophie Lebrun, calme, cruelle mais toujours très souriante. Très vite, on comprend que Marius von Mayenburg dessine son modèle avec exagération, pour mieux le détruire ensuite.

Dès les premières minutes, entre le frère et la sœur, naît une relation « anormale ». Elle lui fait sa première branlette, au détour d’un couloir dans la demeure familiale. Par ces jeux récurrents, ensemble, ils apprennent la vie adulte et refusent de l’accepter. Les parents entretiennent leurs enfants dans une jeunesse qu’ils ont quittée et ils restent sourds aux cris de leurs progénitures désormais pubères : on pense à la mère qui prend sa douche et se frotte devant son fils. Malgré les remarques insistantes de ce dernier, la mère n’arrête pas : ce n’est encore « qu’un enfant » – et quand bien même ! Une seule issue s’offre alors aux jeunes amoureux : la violence. Ils détruisent la société qui les entoure en devenant pyromanes. Ils vont jusqu’au bout de leur désir de rupture. La relation est consommée charnellement et ils iront jusqu’à supprimer tous les obstacles à leur épopée. La « vie normale » est rejetée en bloc.

Malheureusement, la pièce de von Mayenburg et le talent de créateur d’images de Martin Legros ne parviennent pas à nous captiver. Même si la mise en scène fait bien ressortir les idées principales du texte, on connaît des moments d’ennui. Est-ce la trop belle esthétique dans laquelle nous plonge parfois le metteur en scène qui nous fait oublier la noirceur de la pièce ? Ou bien est-ce l’approche didactiquement provocante de von Mayenburg qui nous coupe de nos émotions, comme face à un film éducatif ? Aucune réponse n’apparaît clairement. Martin Legros est fidèle à son engagement : « un acte artistique n’est censé convaincre personne, il doit juste être le miroir d’une humanité particulière ». Pari réussi, au sortir de la pièce on est songeur, mais nullement convaincu.

« Visage de feu » de Marius von Mayenburg. Mise en scène de Martin Legros, jusqu’au 18 novembre au Théâtre Monfort, 106 rue Brancion, 75015, Paris. Durée : 1h30. Plus d’informations et réservations sur www.lemonfort.fr




« Fin de l’histoire » : flirt ambigu avec l’extremisme

La scène est un hall de gare monumental. Le grand escalier central sera le lieu de l’action. L’épaisse masse de béton compose cette architecture lourde, pesante, sombre des grands bâtiments du XXe siècle au nord de l’Europe. Le contraste entre le frêle corps des acteurs et l’environnement massif compose de belles images soulignant la solitude des âmes. Rare espace de repos pour les personnages, de grandes banquettes de bois où ils vont attendre.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

A l’image de cette horloge qui marque le temps du spectacle – comme dans « Nouveau Roman », la précédente création théâtrale de Christophe Honoré – la temporalité est importante. On observe le temps qui passe en parlant du temps qu’il fait. L’action se déroule avant l’été 1939. Les personnages indiquent la température européenne à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. La famille Gombrowicz est arrivée avec neuf heures d’avance à la gare. On observe leur attente longue et erratique. Un temps étendu, incertain, propice aux échanges intimes. Chacun se juge, se livre. Witold Gombrowicz est l’adolescent incompris du groupe – alors que, dans la réalité il aurait 35 ans –, mais toute sa famille est là afin de l’accompagner pour son départ vers l’Argentine.

Que se disent-ils pour tuer le temps ? Car le texte de « Fin de l’histoire » est indiqué d’après Gombrowicz et résulte logiquement en grande partie d’écriture de plateau. On suppose mais on ignore quelle est la proportion de l’un et de l’autre. Est-ce Gombrowicz qui s’exprime lorsque celui qui l’incarne parle dans l’un des nombreux micros sur pied qui – comme dans « Nouveau Roman » – jalonnent la scène ? Probablement pas systématiquement, car globalement, le texte en question est assez pauvre, brouillon et flou. Dans la première partie de la pièce – celle où la famille attend à la gare – on n’en distingue pas la direction. Faut-il mettre en avant l’argument du « poétique » ? L’excuse la plus facile que se trouvent, à la fois les auteurs et le public, lorsque le texte est bancal : « c’est de la poésie, il n’y a rien à comprendre ». Alors, les meilleurs moments viennent du silence.

Que peut-on en distinguer néanmoins ? Le vécu pessimiste du monde de Witold Gombrowicz – et au vu de son entourage familial, on le comprend. Il constate que la poésie n’intéresse personne. Il a le sentiment d’un monde qui sonne faux, qui se passe de lui. Plus profondément encore, il a l’impression de n’être jamais là où l’Histoire est en train de se faire… Alors commence la deuxième partie. Les parents, les frères, l’amie se métamorphosent en Fukuyama, Hegel, Derrida, Marx… La gare devient salle de conférence : les banquettes deviennent tribunes et chacun a sa petite bouteille d’eau à portée. Ils débattent sur la question de la « Fin de l’histoire » des points de vue méthodologiques, techniques et pédagogiques. En matière de contenu idéologique, c’est la seule partie de la pièce un peu sérieuse et intellectuellement honnête. Mais elle est brève : surgit ensuite la troisième partie où Witold Gombrowicz conjure les dirigeants Européens en 1939 de trouver une solution de paix, ou bien d’attendre son retour d’Argentine pour commencer la guerre. Ceux qui était, un long moment auparavant, la famille de Gombrowicz joue désormais Hitler, Mussolini, Staline, Chamberlain et autres Valadier.

C’est la partie la plus transparente quand à la bêtise que renferme cette création. On atteint un point de rupture avec toute forme de pensée au moment où ce qui semble être une blague de répétition devient un gag récurrent jusqu’à la fin du spectacle : Staline ressemblerait à Cabrel, alors celle qui joue « Stabrel » (ou « Caline » ?) chante, fait des gags, ce qu’on attendrait d’elle au « Plus grand cabaret du monde » de Patrick Sébastien. Autre instant où ce spectacle montre qu’il ne raconte que ce qu’il y a de visible : la scène où les personnages refont le sommet de Yalta et où la France et l’Angleterre portent des masques d’autruches : c’est dire si Honoré va chercher loin dans la symbolique ! Un sommet de Yalta plein d’anachronismes, afin de créer un parallèle grossier avec le monde d’aujourd’hui. Le spectateur doit être trop bête pour comprendre.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

On touche ici à la contradiction majeure de « Fin de l’histoire » : si on décide de tout montrer au spectateur, il faut le faire jusqu’au bout et ne pas compter sur le fait que son intelligence se réveille dans les dernières minutes. Car ces dernières minutes se veulent absurdes. Hitler et Staline sont montrés comme égaux dans leur cruauté et Mussolini comme un type sympathique. Gombrowicz est démuni suite à l’échec du sommet de Yalta, ses espoirs de paix sont anéantis. Les dictateurs lui hurlent au visage les bienfaits de la guerre – un peu comme lorsque des députés parlaient des bienfaits de la colonisation – ; s’il n’y avait pas eu la Seconde Guerre mondiale, il n’y aurait pas eu Primo Levi, Roman Polanski n’aurait pas pu faire de si bons films. Et si Mussolini était resté au pouvoir, il aurait organisé sa descendance et il n’y aurait pas eu Berlusconi en Italie, alors qui aurait créé la Cinq en France ? Il n’y aurait pas eu Pyramide, et donc, sans cette guerre : on aurait jamais connu Pépita ! Et la Pologne ? C’est Chopin et les plombiers.

Pour ce discours, plus de masques d’autruches ou de symboles ultra-lisibles qui pourtant sont jusque-là l’apanage du spectacle. Christophe Honoré créé un théâtre dangereux. En mélangeant Histoire de bistrot et allusion pas très claire, il s’adonne au même exercice que les politiques actuels, non-cultivés et pris dans la surenchère des effets d’annonce loin de toute forme de vérité. Honoré n’est pas nourri du même sérieux scientifique ni du même talent d’un Joël Pommerat ou d’un Sylvain Creuzevault. Il diffuse, sans les critiquer, des pensées extrémistes – sous couvert d’absurdité gombrowiczienne -, dans le sens où il rend un visage humain à des hommes dont l’aspect monstrueux ne peut pas être occulté. C’est ce que font régulièrement Alain Soral ou Michel Onfray. Mussolini en débardeur, apeuré par la possibilité d’une guerre et chantant Richard Cocciante ne fait que le rendre sympathique. On ne doit pas non plus montrer Hitler comme un type drôle et amusant sans qu’il n’y ait de critique derrière. Honoré ne confronte pas le nauséabond, il ne le remet pas en cause. Pire : il l’utilise dans le seul but de faire rire. Christophe Honoré est certainement inconscient du message qu’il conforte ainsi dans la pensée du public – souvent jeune et perméable aux discours séduisants des extrêmes. Toute la bêtise du spectacle est là. La caution « théâtre contemporain » ne protège pas de la stupidité.

Ce qui a fonctionné pour « Nouveau Roman » ne fonctionne pas pour la « Fin de l’histoire ». Les enjeux sont autres, moins propices à une certaine forme de déconnade. Et malgré une scénographie et une occupation de l’espace intéressantes, espérons que ce nouveau spectacle ne marque pas trop les consciences. Il illustre combien on peut rire de tout, mais à condition de montrer pourquoi.

« Fin de l’histoire » d’après Witold Gombrowicz. Mise en scène de Christophe Honoré, jusqu’au 28 novembre au Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020, Paris. Durée : 2h45. Plus d’informations et réservations sur www.colline.fr




Zingaro : Bartabas achève la bêtise

Copyright : Hugo Marty
Copyright : Hugo Marty

Lorsqu’on se rend au cirque Zingaro, l’aventure est totale, merveilleuse dès l’entrée dans le chapiteau de bois réservé à l’accueil. En hauteur, les souvenirs des spectacles qui ont fait la renommée de Bartabas. Des costumes et autres éléments de décors nous rappellent et nous transportent dans une épopée toujours en cours : celle du créateur du théâtre équestre et sa troupe, composée de chevaux et d’hommes.

La structure de « On achève bien les anges », spectacle créé aux Nuits de Fourvière 2015, reste celle du cirque : une alternance de numéros qui réserve chacun ses surprises. Beaucoup de chevaux, certes (jusqu’à 15 sur la piste), mais aussi des clowns, funambules et autres danseurs. L’esthétique générale, splendide, est dominée par des tons froids : noir et blanc en alternance. La lumière vient moduler les volumes et transforme le cercle central en trou noir, cimetière ou mer de nuages. Quelquefois, une touche de rouge marque un passage drôle ou sanglant.

Copyright : Hugo Marty
Copyright : Hugo Marty

Bartabas dépasse le simple choc esthétique. Le propos est fort et osé. Il s’attaque ici aux extrêmes religieux, quels qu’ils soient, avec violence. Il dérange, questionne, prend des risques sans tomber dans l’irrespect. A Zingaro, la beauté et l’autodérision soignent le monde.

Aussi, plus qu’un tourment visuel et cérébral, « On achève bien les anges » est un éloge à la lenteur. Le spectateur, par le temps nécessaire pour s’installer, le temps des numéros, le rythme des musiques et le développement des images est une invitation à vibrer sur un autre rythme, à contempler et penser le monde qui nous entoure. Le public n’est plus dans une simple relation de plaisir entre le spectacle et son désir, il doit apprendre à suivre la temporalité qui relie le cheval à celui qui le dresse.

Combinant ces merveilles à un propos limpide, Bartabas fait de ce théâtre sans parole un moment où la bêtise reste suspendue et où le cerveau respire. Une rencontre au sommet entre la beauté et l’intelligence.

« On achève bien les anges », un spectacle du Cirque Zingaro. Mise en scène, Bartabas, actuellement au Fort d’Aubervilliers, 93300, Aubervilliers. Durée : 2h. Plus d’informations et réservations sur bartabas.fr/




« Home », asile de dingues sans un fou

Copyright : Dunnara Meas
Copyright : Dunnara Meas

La scène du théâtre de l’Œuvre est transformée en coin de paradis au milieu d’une jungle de béton : deux chaises et une table attendent les promeneurs. Rapidement, on se rend compte que nous sommes installés au milieu d’un asile et que certains « cinglés » viennent s’y retrouver au hasard de leurs délires. Des échanges, des relations se nouent ici, des instants qui n’ont pas de prise dans l’âme des pensionnaires : ils passent par là pour se créer quelques minutes de normalité : amour, bavardages et observation de la météo sont au programme.

Cette situation pourrait être propice à une heure de poésie rêveuse et décalée. Mais la pièce est si mauvaise que le public se retrouve propulsé dans un bain d’ennui mortel, au milieu de tarés dont la folie est absente. On est prisonnier, d’abord d’une conversation qui pourrait être celle de deux chômeurs dépressifs (Harry et Jack) qui n’attendent plus rien de la vie. Ils essayent de s’amuser à être quelqu’un et s’échangent – pendant la moitié de la pièce – des banalités consternantes qui aussitôt écoutées, sont illico oubliées. Ils seront rejoints par Kathleen et Marjorie. Les jeux de séduction et d’amour auxquels s’adonnent les personnages sont du niveau de ceux auxquels joueraient, la nuit, des jeunes à l’arrêt de bus de leur village paumé : dans le but de tromper l’ennui sans jamais y parvenir.

La pièce de David Storey est répétitive, linéaire, sans surprise… Le portrait d’un asile sans délire. Les acteurs font ce qu’ils peuvent, jouent des personnages vides, quand ils n’essayent pas de mimer la folie qui devrait les habiter. On pense à Carole Bouquet, d’une étonnante vulgarité, riant comme une pie crierait pour chercher l’amour dès que Pierre Palmade ouvre la bouche. Et ne parlons pas d’Alfred (Vincent Dediard), monsieur muscles dont l’auteur aurait pu nous faire grâce tant sa présence n’apporte même pas un peu de poésie…

Ce « Home » est une parodie de création absurde. La pièce vaccinerait n’importe quel spectateur, qui n’a pas l’habitude d’aller au théâtre, de l’envie d’y retourner. En sortant, on s’interroge : comment une affiche si prometteuse peut produire un résultat si médiocre.

« Home » de David Storey. Mise en scène de Gérard Desarthe, actuellement au Théâtre de l’Oeuvre, 55 rue de Clichy, 75009, Paris. Durée : 1h30. Plus d’informations et réservations sur theatredeloeuvre.fr




De la difficulté d’être « L’origine du monde »

Copyright : Giovanni Cittadini Cesi
Copyright : Giovanni Cittadini Cesi

À l’apparition du trait tant attendu sur le test de grossesse, Chloé est en joie. Elle hurle, danse, exulte : comme elle le désirait, la voilà enceinte. Elle a eu ce qu’elle voulait. Oui, mais après ?

« C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde » raconte ce qui suit le test de grossesse. On apprend (ou on revit, pour certaine), le passage d’un monde à l’autre. De l’insouciance à l’angoisse et l’enfermement. Largement autobiographique (ou plutôt, centré sur leur expérience et celle de leur entourage), les deux personnages sont deux comédiennes et jeunes mamans. Tout commence forcément par l’exclusion du projet en cours : après avoir informé le metteur en scène qu’elle est enceinte, l’actrice ne peut – selon lui – plus jouer. Puis il y a les visites chez le médecin, qui prescrit, interdit, rabote dans tout ce qui peut faire plaisir à la mère : « pour le bien de l’enfant ». Puis c’est au tour de la gourou new-age de distiller ses précieux conseils : pas de péridurale, manger son placenta et huile essentielle de pépins de raisin sur les reins aux premières contractions… » Et comme si la vie n’était pas assez compliquée ainsi, il y a les textes. Toutes ces femmes, Simone de Beauvoir en tête, qui ont donné leur avis sur ce qu’est être mère. Pour, contre, où donner de la tête ? Comment ne pas devenir folle, comment ne pas perpétuer le mythe psychanalytique : « il n’y a rien de pire qu’une mère » dans cette ambiance contradictoire ?

Copyright : Giovanni Cittadini Cesi
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Spectacle tragique ? Non, miroir du monde. Sur le plateau, Tiphaine Gentilleau et Chloé Olivères exorcisent ce qu’elles ont vécu, avec intelligence et universalité. À la manière de Molière modernes, les Filles de Simone (du nom du collectif qu’elles constituent avec Claire Frétel, qui les met en scène) nous envoient à la figure toute l’absurdité du traitement infligé aux futures mères, allant contre leur instinct. On ne cesse de rire face à tant de gravité contrastée par le jeu délirant des deux comédiennes.

Outre un spectacle rassurant pour les futures mamans, « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde » est un manifeste pour plus de justice sociale vis-à-vis des femmes. Une pièce qui montre à quel point le monde peut-être déjanté face au naturel. Une pièce qui transforme tellement notre regard de spectateur, qu’au sortir du théâtre, on ne peut voir le monde comme tel.

« C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », création collective des Filles de Simone : Claire Fretel, Tiphaine Gentilleau, Chloé Olivères. jusqu’au 31 octobre au Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008, Paris, puis en tournée. Durée : 1h15. Plus d’informations et réservations sur theatredurondpoint.fr/




« Le Dîner », improvisation trop humaine ?

© Eric Ballot
© Eric Ballot

« Le Dîner » est un spectacle improvisé, qu’en écrire alors ? Si ce n’est évoquer l’expérience (assez malheureuse) d’un soir. Mais qui nous dit que le lendemain, ce n’était pas absolument génial ?

Le principe est séduisant, mais complexe. Les spectateurs sont invités à assister à un dîner organisé par un couple pour une raison, chaque soir, définie par le metteur en scène. Ce couple invite deux amis à dîner, et l’un des convives emmènera une personne complètement inconnue. Une fois ce cadre installé, le rôle de chacun est attribué au hasard aux acteurs. Une fois leur personnage connu, chaque comédien emmène une partie du public dans un endroit du théâtre afin de lui poser des questions sur ce qu’il sera (son métier ? Quelque chose qu’il sait sur l’un des convives ? Un souvenir d’enfance qu’il lui faudra raconter…) Une fois le questionnaire rempli, le public s’installe dans la salle et les comédiens doivent mémoriser le tout en quelques minutes, pendant que le metteur en scène sélectionne la musique. Enfin, « Le Dîner » peut commencer : les acteurs vont improviser durant une heure.

© Eric Ballot
© Eric Ballot

On peut regretter la mise en place, longue et fastidieuse. Les déplacements des spectateurs entre l’entrée dans la salle, l’installation sur la scène, puis, après les explications du metteur en scène, un nouveau déplacement aux quatre coins du théâtre… Tout cela prend beaucoup de temps. Il faut ensuite compter un peu plus de 20 minutes pour que l’acteur fasse remplir son questionnaire. Des questions qu’il limite très rapidement : « il faut que ce soit réaliste et réalisable, pas d’aliens qui viennent interrompre le repas ». Soit. Alors que reste-t-il comme option au public ? Répondre à des questions extrêmement précises qui sont souvent dirigées par le comédien lui-même. Outre le manque de liberté et la confusion dans laquelle nous somme plongés, les spectateurs eux-mêmes ont des idées au ras du sol (pour ne pas dire la ceinture). Quand le comédien demande quelle est la nature de sa relation avec l’invitée numéro 2 ? Sa maîtresse. Et ce qu’il sait sur l’invité numéro 3 que les autres ne savent pas ? Il est acteur porno ! Un secret qu’il doit avouer pendant le repas ? Il est ruiné. On pourrait penser aux ingrédients d’un Feydeau et la poésie est vite balayée par des envies graveleuses. Voulues par le public qui est lui-même bridé par les directions données par le comédien. Les questions ayant toutes trouvées des réponses, le retour dans la salle est encore long. Le spectacle débute à 20h, les comédiens commencent à jouer à 20h45.

Et alors que jouent-ils ? On ne saura jamais vraiment ce qui est de la part du comédien et du public dans le jeu des personnages que nous n’avons pas suivi au début. On s’amuse à voir celui qui nous a guidé placé les mots et les situations voulues par les spectateurs, mais ça tourne vite en mauvais boulevard. On salue la performance des personnages qui semblent tous très bien composés (mais on ne le saura jamais vraiment), et on se surprend à penser qu’on aurait préféré une comédie assumée plutôt qu’une situation qui sera toujours entre deux : il n’y a pas l’écriture de Feydeau ni la folie fantastique, drôle et délirante que le public attend d’un vrai spectacle d’impro… En tout cas, on ne reviendra pas voir demain si c’est mieux mais d’autres, sans doute, le feront.

« Le Dîner », improvisation. Mise en scène de Joan Bellviure, 15 et 16 novembre 2015, 13, 14, 15 décembre 2015, 10, 11, 12 janvier 2016, 7, 8, 9 février 2016, au Théâtre de Belleville, 94 Rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris. Durée : Variable. Plus d’informations et réservations sur theatredebelleville.com




Au théâtre, Vartan « fait le job »

vartan

Encore un événement de rentrée (théâtrale). Quelques saisons après Johnny à l’Edouard VII, c’est au tour de Sylvie (Vartan) de monter sur les planches pour la première fois. Cet honneur, elle le fait au Théâtre des Variétés, dans une pièce de – et avec – Isabelle Mergault, « Ne me regardez pas comme ça !»

Le potentiel comique de Sylvie Vartan est connu de son public. Celle qui remplit encore des Olympia ne peut être là que pour s’amuser : c’est ce qu’elle fait. Les spectateurs venus pour voir la star jouant le rôle d’une star ne seront pas déçus. Sur scène, elle est Victoire Carlota, ancienne vedette de cinéma qui n’est pas sortie de son appartement depuis 20 ans. Le succès est loin mais le fisc frappe à la porte : Victoire Carlota prévoit d’écrire ses mémoires pour payer ses impôts. Mais voilà : elle se souvient de tous ceux qu’elle a rencontrés, mais d’elle, plus rien. Isabelle Mergault est Marcelle, le nègre envoyé par l’éditeur. Ensemble, elles partent en Italie pour tenter de raviver la mémoire de la star déchue. Si les souvenirs sont définitivement perdus, Victoire y (re)trouvera l’amour.

Si le texte de la pièce était un bateau, il serait l’Erika, tellement tout cela est mal écrit. La mise en scène est à peu près inexistante et le décor vidéo mérite qu’on s’y arrête : composé en grande partie de projections montrant des paysages italiens (Rome, la campagne), le responsable technique semble avoir tout essayé pour faire de l’humour informatique. Les transitions avec lesquelles les images se succèdent en fond de scène sont plus inesthétiques les unes que les autres. On a l’impression que défilent des photos retouchées par un enfant sur Paint, version Windows 98. On reste difficilement stoïque face à ces fondus enchaînés qui semblent faire absolument ce qu’ils veulent, surtout de se foutre de l’effet qu’ils font car tout le monde n’a d’yeux que pour la star Vartan.

Mais Isabelle Mergault joue Mergault (avec son inimitable cheveux sur la langue), à rendre le public hilare. Sylvie Vartan ne se prend pas au sérieux et est surprenante d’autodérision. On est dans le pur théâtre visant à rire sans réfléchir. Il ne faut pas en attendre autre chose, car de ce point de vue (et il serait hypocrite d’en prendre un autre), c’est totalement réussi.

« Ne me regardez pas comme ça » d’Isabelle Mergault. Mise en scène de Christophe Duthuron, actuellement au Théâtre des Variétés, 7 boulevard Montmartre, 75002, Paris. Durée : 1h20. Plus d’informations et réservations sur www.theatre-des-varietes.fr/




« Vu du Pont », fascinant van Hove

Vu du pont © Thierry Depagne
Vu du pont © Thierry Depagne

« Vu du pont », d’Arthur Miller. Si l’auteur est principalement connu en France, pour avoir été l’un des maris de Marylin Monroe, la pièce, elle, ne semble pas – a priori – être un chef-d’œuvre. Ivo van Hove, dans le n°16 de la Lettre de l’Odéon, évoque pourtant « l’urgence qu’il y a de [la] monter », et en effet sous sa baguette, l’évidence fuse.

C’est l’histoire d’Eddie Carbone, de sa femme Béatrice et de leur nièce Catherine ; immigrés ou descendants d’immigrés italiens. Tous trois vivent dans un appartement minuscule du côté de Brooklyn. Par altruisme, ils accueillent deux cousins de Béatrice qui débarquent clandestinement d’Italie pour tenter de gagner leur vie en fuyant un pays où les perspectives professionnelles sont inexistantes. Marco et Rodolpho s’avèrent être de bons travailleurs mais, bien vite, Catherine tombera amoureuse de ce dernier. Les jeunes gens prévoient même de se marier. Eddie en devient fou de rage, et passablement amoureux de sa nièce, il ne supporte pas l’idée de son départ. Cette situation dramatique bien construite laisse une grande place au développement psychologique des personnages. Ivo van Hove, en génie de la mise en scène, s’en donne à cœur joie. Le moindre geste, les regards et les frôlements, tout concorde à mener le spectateur vers l’explosion du drame qui sera, on le comprend vite, sanglant.

Charles Berling montre ici toute l’étendue de son talent. Sympathique, inquiet, amoureux sans le savoir, ouvertement jaloux, prêt à tout pour garder son amour près de lui, il en vient à se trahir lui-même et détruire sa propre vie jusqu’à en mourir. Il impressionne par l’évolution que suit son personnage, la légèreté des gestes et les sourires laissent de plus en plus place à la lourdeur du pas et aux cris. Sa souffrance est palpable et son amour, qu’il vivra toujours comme innocent, voire même inexistant, jaillit par chacun de ses pores. Caroline Proust, qui joue sa femme, est d’une justesse touchante. Sa force, son courage jaillissent peu à peu sur la nièce, interprétée par Pauline Cheviller qui, si elle est d’abord une incarnation de la fraîcheur, deviendra haineuse et triste. Son oncle l’a souvent prévenue de la trahison dont pouvait faire preuve les hommes qu’elle allait rencontrer. Elle n’a jamais voulu le croire et il en devient l’exemple le plus violent. Enfin, il ne serait pas juste de ne pas mentionner Nicolas Avinée et Laurent Papot, frères à la scène que tout oppose, vivant différemment leur rêve américain. Alain Fromager, narrateur du drame, conte justement cette histoire sordide dont il est pourtant le personnage le plus éloigné.

La splendeur réside aussi et d’abord dans la scénographie. Un rectangle blanc autour duquel les spectateurs sont installés de trois côtés. Le visage des acteurs n’est pas forcément visible en fonction de la place que l’on occupe dans la salle. Peu importe, par cette occupation de l’espace, van Hove réussit à nous faire voir chacun des lieux dans lesquels se déroulent les scènes. Dans l’appartement de Brooklyn, sur le perron… C’est si simple et pourtant si beau.

De cet assemblage entre acteurs et décor naît la matérialisation de l’urgence dont parlait van Hove. Il montre à quel point les immigrés sont, avant tout, des êtres humains. Comment être plus dans la nécessité de ce que doit montrer le théâtre aujourd’hui ?

« Vu du Pont » d’Arthur Miller. Mise en scène d’Ivo van Hove, jusqu’au 21 novembre aux Ateliers Berthier, 1 rue Andre Suares, 75017, Paris. Durée : 1h55. Plus d’informations et réservations sur www.theatre-odeon.eu/




Un délicieux Charles Spencer Chaplin

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Qu’est-ce qu’« Un certain Charles Spencer Chaplin » ? Dans le jargon cinématographique, cela s’appellerait un biopic. Daniel Colas prend le parti de raconter la vie d’un Charlot en dehors du champ des caméras.

Ceux qui, comme l’auteur de cette critique, seraient peu familiers de la vie privée de l’une des plus grandes stars planétaires de la première moitié du XXe siècle, en apprendront beaucoup. Sur la noirceur de la personnalité de l’icône notamment. Tyrannique, angoissé, difficilement supportable par son entourage… Le prix à payer pour son talent ? On aurait tendance à le croire, surtout lorsque Charlot est interprété par un Maxime d’Aboville fabuleux, invité de nouveau à jouer un personnage changeant au fort potentiel évolutif. La saison passée, avec The Servant, il a remporté plusieurs récompenses, parmi lesquelles un Molière. Xavier Lafitte et Adrien Melin, partageaient l’affiche avec lui, on les retrouve – avec plaisir ! – dans ce « Certain Charles Spencer Chaplin ». Un trio qui enchaîne les succès.

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La pièce de Daniel Colas est construite comme une succession de scènes, qui ne suivent pas un ordre chronologique. L’auteur s’est attaché à brosser un portrait, sautant d’une époque à l’autre. Il montre les épreuves terribles, les succès, la constance et les sentiments de Charlot et de ses proches. On assiste à son premier tournage aux USA, produit par Mack Senett, au défilé de ses femmes, aux manipulations du FBI qui trouve que son cinéma est trop critique envers le système. On voit Edgar Hoover mettre en place la propagande visant à ternir son image et faire de lui une victime du maccarthysme. Ni juif, ni communiste, c’est avant tout un provocateur ivre de liberté, qui se retrouve interdit de territoire américain. Daniel Colas trouve le juste mélange entre informatif et moments de théâtre, à l’exception d’une longue scène précédant la fin qui allonge inutilement et de façon didactique la pièce – à près de 2 heures de spectacle.

Une pièce passionnante, menée par des acteurs remarquables, des clins d’œil au cinéma muet mis en scène avec talent, font néanmoins de ce « Certain Charles Spencer Chaplin » une pièce réussie, où, malgré les silences du personnage, le public ne manque pas de manifester bruyamment sa joie au moment des saluts.

« Un certain Charles Spencer Chaplin » de Daniel Colas. Mise en scène de l’auteur, actuellement au Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014, Paris. Durée : 1h50. Plus d’informations et réservations sur theatremontparnasse.com/