Ciné / TV, Focus — 27 juillet 2010 23 h 28 min

« Circulez, y’a rien à voir »

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Juillet 2006, une énième guerre éclate au Liban.

Comme de nombreux Libanais, les cinéastes, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige se retrouvent coincés en France, n’ayant du pays des nouvelles que par le flux d’images des journaux TV.

Deux ans plus tard, caméra au poing et la légende Deneuve sur les terres libanaises, ils signent un opus quelque part entre le document et la fiction. Si le film adopte l’esthétique du reportage, on reste loin du regard sans âme des images télévisées. Là, c’est un regard dense, douloureux, âpre, amoureux.

« Je veux voir » est l’histoire de la rencontre entre un pays, une icône de cinéma, une étrangère et un autochtone assommé par la guerre, le représentant d’une génération.

Il est aussi le récit d’un voyage initiatique, celui de Catherine Deneuve et celui de son guide comédien, Rabih. C’est par Deneuve qu’on s’étonne, par Rabih Mroué qu’on s’émeut.

Les questions sans équivoque de la comédienne font écho à l’incertitude grandissante de Rabih. Car, plus la voiture s’éloigne de la ville, plus les réponses de ce dernier se font floues, celles d’un
« touriste dans son propre pays », plus les silences se prolongent. Il n’y a en effet rien à dire. Le paysage mutilé parle de lui-même.

Des ruines décharnées, des squelettes de bâtiments, des débris à perte de vue. Lors de la recherche de la maison familiale, l’image de Rabih, forme minuscule, hésitante, sombre, noyée dans une mer de ruines frappe. Rabih, c’est à ce moment un peu le Moine au bord de la mer de Caspar David Friedrich.

Une coulée de prés, un vert presque irlandais, on en oublierait le chaos que recèle la région. Des champs de blé vert qui tendent vers le flou, on pense au travail des Impressionnistes. On devine le regard encore endormi de Catherine mais aussi celui tâtonnant des Libanais contemplant leur pays après la tempête, les repères, les référents, les souvenirs ayant été balayés d’un souffle. Il n’en reste plus que les couleurs, l’essence, la sensation.

Et lorsque des pelleteuses jettent mécaniquement à la mer par tonnes les débris des villes décédées, on sait le voyage fini. Les yeux fixent le zénith. Ils ne peuvent ou refusent de voir. Un tunnel pour nous ramener de cet éprouvant périple, un tunnel noir de lumières vives, qui défilent, transition poétique entre les Enfers et le Purgatoire.

Catherine retourne à ses mondanités, arborant un sourire rayonnant en voyant celui qui « sait ». Les images d’un Beyrouth nocturne défilent, les lumières de la ville exécutent pour nous une dernière
danse, la paix est là.

Circulez, il n’y a plus rien à voir.


Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Avec Catherine Deneuve et Rabih Mroué. 1H15. 2008. Disponible en DVD.

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Lila MeghraouaAuteur : Lila Meghraoua (19 Posts)

"Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth"

 

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