Focus, Musique — 8 octobre 2010 22 h 39 min

Le voyageur contemplant une « Rivière de Plumes »

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Une odeur de soufre, des beats entêtants, Burroughs et Blake en têtes de proue inspiratrices, la détresse au bord des lèvres et des mots : Dans son troisième opus « Les Enfants du siècle », Louis, le chamane murmurait avec légèreté les amours perdues et folles, la Fin de Partie, la condition humaine, cette « machine molle ». Sombre Orphée, il perdait l’auditeur-voyageur dans le monde tortueux et décadent de 2008 – Calcutta. Facétieux, chantait mille et une façons de se donner la mort – Mourir à Venise. Contait dans une lancinante Valse la démence passionnelle, de celle qui étouffe et pousse au meurtre.


Tour à tour, victime et bourreau, le héros des Enfants du Siècle cheminait, à tâtons, la peur de l’avenir vissée au ventre, le long d’un parcours aux allures de Bildungsroman, inspiration XXIème siècle. Et nous, de plonger, enivrés, à sa suite dans cet Enfer addictif et en-chanté.
« Les Enfants du siècle », c’était lui, Louis, nous, en descendants directs des romantiques dégénérés, des Lorenzaccio et autres Perdican.

Deux ans plus tard, Louis nous revient avec un album « Rivière de plumes ».
Mais cette fois, point d’odyssée en eaux profondes. Les néons de la nuit si chers au Louis des précédents albums ont laissé place à la lumière riche des paysages anglais. Si, si, vous savez, ces paysages, tracés par Turner. La lumière pénètre partout ; elle brouille les formes et accentue les sensations.

« Rivière de Plumes », c’est un peu ça. Une invitation au voyage, où les sentiments, mis à jour par la lumière des mélodies et des mots, prendraient la matière et le caractère des éléments : tour à tour, aériens, terriens, liquides et flamboyants.


Quatre éléments


Aérien mais mélancolique, comme ce Funambule qui tient entre ses mains « une corde qui va du sol au ciel ». Une corde, parente du « grand escalier » de Mourir à Venise du précédent opus.

Terrien, comme L’homme de cire, coincé dans ce décorum industriel, les tic-tacs de la nuit qui n’en finissent plus de sonner. Un homme de cire, aux accents hoffmaniens. L’homme de cire, il se meut comme Coppélia. Coppélia en perd ses membres ; l’homme de cire, lui, pourrait fondre, « évaporé dans une flaque ». Frère, lui aussi, des Coppé-Louis du clip « La Nuit m’attend »

Liquide, comme la scène de La Rencontre, délicate adaptation du Death of a Ladies’ man de Leonard Cohen.

Flamboyant. Comme les teintes de l’amour, dépeintes tout au long de l’album.

Trois couleurs


De l’amour qui rend un peu étourdi – cet amoureux qui se rend à Copenhague, à la main « un bouquet de roses, une dague ».

De la romance, et c’est la première fois sous la plume de Louis, printanière, légère et bucolique, Les Amoureux du Printemps. La naissance de l’Amour, avec toute une découverte des sens et de l’Autre, timide mais sensuelle.

De l’inéluctable déliquescence des romances – Le Mépris, une chanson qui commence comme une ode à l’aimée pour laisser s’insinuer une cruauté glaçante. La réussite de la chanson tient surtout à l’interprétation de Louis, magistrale, qui scande, goutte à goutte, ces mots assassins du désamour. Qui « s’écœure rien qu’à l’idée d’avoir pu un jour [l’]aimer ». Sur ce thème, cette chanson n’a d’ailleurs rien à envier au fameux Brandt Rhapsodie du duo Cherhal-Biolay. L’un des sommets de « Rivière de Plumes ».

Romantisme(s)

En fait, à l’instar de Philippe Garrel, au cinéma, Louis, c’est un peu le dernier des Romantiques en musique. De ce romantisme lyrique qui nous vient d’outre-rhin, des Goethe, Novalis et Kleist. De celui qui se nourrit des élans des sentiments, de la contemplation de la nature. Tantôt tumultueux, tantôt paisible.

Louis rend d’ailleurs directement hommage au romantisme allemand, pictural, cette fois, en évoquant, sur la pochette de son album et par une chanson, le peintre Caspar David Friedrich. Une composition où l’amoureux parcourt le corps de l’amante, comme l’artiste pourrait caresser de son pinceau le paysage d’un tableau. Les corps deviennent éléments de tableaux, et vice versa. Le matériel s’éthère – le « corps est un fleuve ». Les sons deviennent « cieux ». La romance se découpe en plans. La romance brouille les pistes. Elle désoriente au point de faire perdre le nord au héros.


« Centre de gravité perdu ».





Et à nous aussi. On s’emballe. On s’enflamme. On s’émeut. Perdu dans cette belle voix grave d’héros orphique, dans ces sons tour à tour pop et folk. Fasciné par la contemplation d’un album aux sons ciselés, mais étrangement et avant tout, visuel.


« Je dois me donner à ce qui m’entoure, m’unir aux nuages et aux rochers, pour être ce que je suis. J’ai besoin de la solitude pour parler avec la nature. J’aime la nature qui s’affiche. Moi : Caspar David Friedrich. »


Nous aussi, on se sent un peu des personnages de Friedrich en puissance, à se laisser flotter dans le calme vivifiant de cette « Rivière de Plumes ».

Louis-Ronan Choisy, Rivière de Plumes, Bonsaï Music/Karamazov Production. Sorti en juin 2010

www.myspace.com/louisronanchoisy
Louis sera aussi en concert, au Zèbre, à Paris, le 15 novembre. On vous racontera.

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Lila MeghraouaAuteur : Lila Meghraoua (19 Posts)

"Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth"

 

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